Sous le pseudonyme d’Ivan Johnson, journaliste au quotidien le Figaro-Pravda, l’agent secret Lemmy Caution arrive à Alphaville, une mégapole futuriste où les sentiments et les émotions sont bannis et où la technologie tyrannise des êtres déshumanisés. Sa mission : retrouver le professeur Léonard von Braun, l’inventeur du rayon de la mort et père de la belle Natacha...
Comme le Meilleur des mondes ou Fahrenheit 451, Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution – titre complet de ce neuvième long métrage de Jean-Luc Godard, comme il est précisé dès le générique – est une dystopie, comme disent les gens sérieux, c'est-à-dire le contraire d’une utopie. Six ans après A bout de souffle, deux ans après le Mépris, l’enfant terrible de la Nouvelle-Vague se lance dans un récit de science-fiction au cœur d’un monde futuriste où les sentiments et les émotions sont bannis et où la technologie tyrannise des êtres déshumanisés. Dans son style, singulièrement énigmatique mais parfaitement reconnaissable, Godard dira qu’il s’agit d’un film « sur le futur, mais comme nous vivons dans le futur, c'est un film au futur antérieur, c'est-à-dire au présent. »
Voici donc, sur une musique de Paul Misraki – par ailleurs, auteur de l'inoubliable Tout va très bien Madame la Marquise –, une nouvelle aventure de Lemmy Caution, alias Eddie Constantine, agent secret au service du FBI. Sous le pseudonyme d’Ivan Johnson, journaliste au quotidien d’information le Figaro-Pravda, il débarque chez les alphabètes, les pauvres habitants d’Alphaville, à la recherche du professeur von Braun, l’inventeur du rayon de la mort et papa de la belle Natacha, alias Anna Karina.
Sorti en mai 1965, Alphaville obtiendra l’Ours d’or du festival de Berlin.
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Lorsque Jean-Luc Godard lui propose d’enfiler, à nouveau, l’imperméable du célèbre agent fédéral américain, Eddie Constantine a déjà incarné Lemmy Caution dans sept films aux titres fleurant bon les années 1950-1960 : les Femmes s’en balancent, Comment qu’elle est ou encore, A toi de faire mignonne. Contrairement à Alphaville, scénario original de Jean-Luc Godard, ces comédies policières étaient adaptées des romans de Peter Cheyney qui, en 1937, après avoir été militaire et policier, journaliste et détective privé, put se consacrer entièrement à sa carrière d’écrivain, grâce au succès de Cet homme est dangereux, son premier roman et la première aventure de Lemmy Caution.
C’est donc en 1953 qu’Eddie Constantine incarne pour la première fois ce personnage charmeur et bagarreur, dans la Môme vert-de-gris, troisième aventure écrite par Peter Cheyney et premier numéro de la célèbre Série noire. Face à lui on reconnaît brièvement Maurice Ronet (26 ans), mais aussi Dario Moreno et Howard Vernon, le futur professeur von Braun d’Alphaville.
La sombre vision godardienne du héros cheyneysien et l’arrivée d’un certain James Bond 007 allaient porter un coup quasi-fatal à Lemmy Caution et, accessoirement, à Eddie Constantine. Il faudra attendre le début des années 1980 pour retrouver, avec plus ou moins de bonheur, le comédien et son rôle fétiche, dans quelques films et téléfilms allemands, leur nouveau pays d’adoption, ainsi que dans le Retour de Lemmy Caution, un téléfilm français de Josée Dayan, et bien sûr, en ouverture de chaque numéro de Cinéma, cinémas, le fameux magazine de Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut où, détournant la scène des portes, les trois cinéphiles proposaient, en images, le sommaire de leur fameux magazine.
Et puis, en 1991, pas rancunier, Eddie Constantine (74 ans), acceptera d’être, une dernière fois, Lemmy Caution devant la caméra de Jean-Luc Godard (74 ans également), dans Allemagne année 90 neuf zéro, allusion à Allemagne année zéro de Roberto Rossellini. Dernier agent secret de la guerre froide, Lemmy déambule une heure durant, dans l’Allemagne d’après le mur, pour un constat amer et sombre où le Berlin des années 1990 ressemble très curieusement, mais terriblement, à Alphaville.