Année de sortie française
Arte France Cinéma, Les Films du lendemain, My New Picture
Paris, fin du XIXe siècle. Samira, Clotilde, Julie, Léa, Madeleine, Pauline et quelques autres jeunes femmes sont les prostituées d'une
maison close tenue par Marie-France. Des bourgeois et des artistes y ont leurs habitudes quotidiennes ou hebdomadaires. Des clients
habitués aux pratiques souvent rituelles et codifiés font ainsi face à des jeunes femmes qui toutes rêvent secrètement ou non de quitter le
bordel et d'échapper définitivement à l'emprise de leur patronne. Entre une agression sanglante dont est victime l'une des pensionnaires qui
s'en retrouve alors marquée à vie et une miraculeuse sortie collective à la campagne qui fait exception à la règle de l'enfermement, la vie s'écoule lentement dans une maison close que rien ne semble pouvoir remettre en cause.
« Il y a quelque chose de profondément mystérieux dans la figure de la prostituée et c’est pour cela que c’est un personnage de fiction récurrent de l’histoire de l’art. » C’est ainsi que le cinéaste Bertrand Bonello replaçait lui-même son film L’Apollonide, souvenirs de la maison close dans le contexte plus large d’une utilisation artistique de la prostitution, tant il est vrai que dans la peinture comme dans la littérature le « plus vieux métier du monde » a toujours fait recette. Laissant de côté les visées purement voyeuristes ou provocatrices, Bertrand Bonello, en véritable historien, s’attache d’abord à faire renaître de toutes pièces un univers disparu, du moins en France, comme il pourrait le faire avec d’autres lieux, d’autres métiers. Il a mis un soin particulier à recréer les décors, les costumes, les us et les coutumes d’un bordel parisien à l’aube du siècle précédent. Et face aux clients, tous des habitués aux exigences connues, un groupe de jeunes femmes qui réagit aussi selon des règles précises et balisées, autrement dit comme un collectif d’une certaine manière autonome. C’est ce que cache en premier lieu cette maison close.
Lire (à consulter de préférence après avoir vu le film)
Il est indéniable que Bertrand Bonello a soigné la reconstitution historique qu’induisait son projet, tout comme d’ailleurs les références artistiques à la littérature et à la peinture de l’époque décrite. En voyant certaines scènes, on songe ainsi à des tableaux de Manet, Courbet ou Ingres. Et l’atmosphère générale, souvent vénéneuse, qui se dégage de l’ensemble du film semble tout droit sortie d’un poème de Baudelaire. Les « fleurs du mal » baudelairiennes conduisent d’ailleurs à une autre référence cinématographique elle et beaucoup plus proches de nous : comment, en effet, ne pas songer notamment à un autre film, Les Fleurs de Shangaî justement du cinéaste Hou Hsiao-hsien. Sans compter que le Bunuel de Belle de jour n’est pas très loin. D’une manière plus large d’ailleurs, on pourrait voir le film de Bertrand Bonello comme une vaste réflexion sur le cinéma proprement dit. Il nous y invite lui-même en déclarant : « On peut dire que le personnage de la mère maquerelle, c’est moi, metteur en scène de cette maison, elle fabrique son décor, elle demande de l’aide au préfet, comme moi je demande de l’argent au Centre National de la Cinématographie. Et le client, au fond, c’est peut le spectateur. » fin de citation. Parallèle d’autant plus tentant que malicieusement le cinéaste a demandé à d’autres cinéastes, souvent acteurs par ailleurs, d’incarner d’une part la tenancière du bordel qui a les traits de Noémie Lvovsky et d’autre part des clients de L’Apollonide parmi lesquels on reconnaît aisément Xavier Beauvois, Jacques Nolot, Pierre léon et Damien Odoul. Une lecture hors de tout contexte historique ou sociologique que viennent renforcer les choix musicaux de Bertrand Bonello. Loin de choisir des thème musicaux en relation avec la période concernée, il fait appel à la soul music noire américaine des années 60 et justifie ainsi cet anachronisme, je cite : « On n’est pas obligé de mettre un quatuor à cordes parce qu’on est en 1900. Ce n’était pas juste pour dépoussiérer, ces femmes m’évoquaient cette musique, peut-être en raison de son rapport à la mémoire de l’esclavagisme. » fin de citation